La CAN 2025 et la xénophobie : Bilan d’un désastre
Le désastre que représente cette fin de la CAN 2025 incombe à plusieurs responsables. Tentons de classer ces responsabilités par ordre d’importance : la CAF, le gouvernement marocain et le Comité local marocain, puis la société civile marocaine, dont les médias. Tentative d’analyse.
Une semaine après les (tristes) faits, l’émotion retombe. Les pyromanes laissent place aux voix sages et raisonnées. Après sept jours d’une intense campagne de désinformation, l’algorithme des fake news tourne à faible régime. Mais le mal est déjà fait. Il faudra du temps pour panser les blessures, des uns et des autres. Il faudra aussi du courage pour analyser, sereinement, ce qui s’est passé durant cette CAN, en termes de discours identitaires et de rapport à l’Autre. Entre Africains, entre les sous-régions de notre continent, et entre deux frères désormais ennemis : l’Algérie et le Maroc.
Essayons de prendre de la hauteur par rapport à « l’événement » et d’analyser comment, au fil des semaines, nous avons produit une séquence basée sur les discriminations et les stéréotypes.
De la responsabilité de la CAF
« La CAF a privilégié le profit au détriment de la responsabilité sociale du football. »
La Confédération africaine de football (CAF), organisatrice de cette compétition, est le premier responsable de ce désastre. Cette organisation a clairement fait le choix du volet mercantile du sport, au détriment de l’aspect sportif et sociétal du « sport-roi ».
Sur le plan du discours, la CAF répète suivre « une politique de tolérance zéro contre le racisme ». Dans les faits, c’est tout autre. Tout au long de la compétition, peu de messages ont été adressés aux équipes et aux supporters pour faire de cette CAN 2025 un moment de dialogue, de respect et de lutte contre la xénophobie qui traverse notre continent et ses sous-régions.
La communication — ou plutôt le mutisme — de la CAF s’est traduite dans les points de presse de ses dirigeants (Secrétaire général et Président), conçus comme un plébiscite, sans espace critique. Le principal message était clair : « Cette CAN est lucrative. Cette CAN est une réussite financière et commerciale. »
L’intérêt lucratif de compagnies néocoloniales comme TotalEnergies, Orange et d’autres a pris le dessus sur les dimensions sociales et culturelles du football. La tension est montée crescendo pour finalement exploser à la face du monde. La CAF confirme ainsi la faiblesse de sa vision face aux enjeux mondiaux auxquels nos sociétés africaines sont confrontées.
De la responsabilité du Maroc
Le Maroc est pleinement responsable, en particulier le Comité local d’organisation et la Fédération royale marocaine de football (FRMF). À travers ces deux organes — peu transparents dans leur communication envers le public marocain — un ton a été choisi :
« On doit frapper fort, épater l’Afrique et le monde »,
« On doit répondre à nos adversaires, nos voisins »,
« On doit organiser la meilleure CAN de l’histoire ».
Ces messages implicites sont devenus visibles à force d’être répétés par les médias, les analystes et d’autres gourous au service de la FRMF sur les antennes et les plateaux de télévision.
« Une orgie communicationnelle qui s’est retournée contre ses promoteurs. »
Le Comité a même fait appel à une centaine d’influenceurs, marocains et étrangers, pour marteler ce message sur toutes les plateformes. Le point d’orgue de cette orgie communicationnelle fut la présence de l’influenceur « Speed », transformant la finale en show en livestreaming. C’était too much.
« L’hospitalité vendue est devenue humiliation perçue. »
Les autres populations ont perçu cette communication comme une outrance, voire une arrogance, même si les intentions initiales étaient différentes. Le message reçu n’était pas celui voulu. « L’hospitalité marocaine », vendue par des influenceurs sans ancrage, avec un opportunisme dégoulinant, est devenue une « humiliation ».
Par ailleurs, l’autre hospitalité marocaine, populaire et spontanée, était bien réelle et sincère. Les Marocain·e·s n’avaient pas besoin de vendre leur destination. Ils ont accueilli, tout simplement, celles et ceux qui venaient.
Rôle de la société civile
Il est difficile pour tout acteur civil (associations et médias) de peser sur un événement d’une telle ampleur. Mais les initiatives menées avant et pendant la CAN sur le vivre-ensemble et la lutte contre les discriminations ont été limitées, pour ne pas dire inexistantes.
« Trop peu d’initiatives pour préparer au vivre-ensemble. »
L’OIM au Maroc, avec TIBU Africa, a lancé une initiative de tournoi de football de quartiers. Pour les autres organismes travaillant sur les migrations — ENASS s’y inclut pleinement — nous n’avons pas assez préparé les publics marocains et africains à ce qu’est une CAN avec 24 nationalités et autant de cultures.
Nous avons assisté, démunis, aux campagnes contre les supporters algériens, égyptiens et marocains. Les batailles numériques haineuses étaient légion. La tension montait au fil du tournoi. Le désastre de la finale était, avec le recul, prévisible, au regard des tensions réelles et de celles alimentées par des trolls provenant d’Algérie et d’autres pays ouest-africains.
Un narratif contre le « footballwashing »
« Le désastre n’est pas un accident, mais le résultat d’une séquence. »
Le manifeste « CAN yama CAN, le droit des personnes migrantes au Maroc ? », préparé par l’anthropologue Sébastien Bachelet et l’activiste culturelle Dounia Benslimane, et signé notamment par ENASS et le RMJM, fut l’un des rares textes publics à briser le narratif dominant sur la CAN 2025 avant son début.
Cette initiative, signée par une dizaine d’ONG et une vingtaine d’acteurs de la société civile (universitaires, médias et militant·e·s), avait alerté très tôt contre le risque de montée du discours raciste et l’usage de la CAN pour maquiller des réalités migratoires moins reluisantes que ne le prétend le discours officiel.
Extrait :
« À l’approche de la Coupe d’Afrique des Nations, le Maroc se doit d’être à la hauteur de ses discours vertueux, et non se contenter de soigner son image. La CAN ne doit pas être un écran de fumée ni un outil de relations publiques ; elle doit servir à démontrer un engagement concret à rompre avec les politiques sécuritaires et hostiles qui dominent ailleurs, notamment en Europe. (…) Les autorités ont déjà utilisé la Coupe comme excuse pour introduire de nouvelles barrières pour les citoyen·nes africain·nes sous la forme d’un visa électronique spécial CAN. »
Cet éditorial est loin d’avoir épuisé l’ensemble des dimensions de ce désastre de la nuit du 18 janvier 2026.
À suivre.