À Rabat, les réfugiés soudanais protestent contre le HCR
À Rabat, le mouvement de protestation des réfugiés soudanais se poursuit pour une quatrième semaine devant le siège du Haut-Commissariat aux réfugiés (HCR). Ils dénoncent des délais interminables dans le traitement de leurs dossiers, la dégradation de l’aide ; et un sentiment d’abandon par l’agence onusienne. Reportage.
Depuis le 23 décembre 2025, des réfugiés soudanais, yéménites et d’autres nationalités se relaient devant les bureaux du HCR. Ils décrivent des conditions de vie fragiles, l’absence de solutions durables et des « manquements » dans les responsabilités de l’agence. Le HCR reconnaît que la situation soit difficile, mais renvoie à une crise de financement qui limiterait sa capacité d’action…
Une scène quotidienne de précarité devant le siège du HCR
Ils dénoncent l’absence de soutien, la précarité, les retards dans l’aide, et un dialogue qui n’avance pas.
Il est un peu plus de 11h ce lundi 26 janvier devant la porte du siège du Haut-Commissariat aux réfugiés (HCR) à Rabat. Une file s’étire le long du trottoir : des demandeurs d’asile venus pour un rendez-vous, d’autres pour déposer leurs formulaires, certains simplement pour tenter d’obtenir des informations sur l’avancement de leur dossier ou, seulement être entendus pour la plupart. Deux agents de sécurité surveillent l’entrée, tandis qu’à quelques mètres, un groupe de réfugiés soudanais, yéménites et d’autres nationalités se rassemble. Ils brandissent des pancartes : « Le HCR viole les droits humains », « Pas d’accès à la santé, nous voulons des solutions concrètes », « Familles et mineurs sans abri », « Notre protestation vise l’indifférence du HCR ». Ils dénoncent l’absence de soutien, la précarité, les retards dans l’aide, et un dialogue qui n’avance pas.
L’annonce d’une réunion de dialogue prévue le 29 janvier avec des représentants de réfugiés n’a pas calmé la contestation
L’annonce d’une réunion de dialogue prévue le 29 janvier avec des représentants de réfugiés n’a pas calmé la contestation. Au contraire : les manifestants assurent que les engagements initiaux n’ont pas été respectés, et expliquent que leur « participation reste conditionnée à plusieurs points : présence d’un représentant de chaque partenaire du HCR, participation de l’AMDH, enregistrement intégral de la réunion, tenue de la rencontre dans les locaux du HCR, présence de quinze représentants des réfugiés, puis validation officielle de la date et de l’heure. Ils accusent l’agence de ne pas tenir ses promesses. Et surtout : « de ne pas leur offrir des solutions, que des paroles ».
« Tout ce qu’on demande, c’est d’être protégés »
Hamed Mobarak, réfugié soudanais, parle d’une voix fatiguée mais ferme :
« Nous sommes ici pour demander nos droits. Le HCR est une agence onusienne, c’est leur devoir de nous protéger. On y vient, personne ne veut nous parler. On a des amis malades, certains vivent dans la rue, d’autres sans traitement… et le HCR ne fait rien pour nous. »
« Je n’ai plus de famille. J’ai fui la guerre, j’ai tout perdu. Ils connaissent notre situation, c’est inscrit dans leurs dossiers. Ce que l’on vit ici, n’est pas de la protection. Nous sommes humiliés chaque fois qu’on y vient. »
Il marque un silence, avant de poursuivre :
« Je n’ai plus de famille. J’ai fui la guerre, j’ai tout perdu. Ils connaissent notre situation, c’est inscrit dans leurs dossiers. Ce que l’on vit ici, n’est pas de la protection. Nous sommes humiliés à chaque fois qu’on y vient. Tout ce qu’on demande, ce sont nos droits. »
L’aide financière mensuelle, déjà insuffisante, a été réduite de 800 à 500 dirhams
Une aide financière mensuelle, déjà insuffisante, a été réduite de 800 à 500 dirhams. L’aide du mois de décembre a été versée avec près de deux semaines de retard. Plusieurs familles se sont retrouvées incapables de payer leurs loyers. D’après les manifestants, des femmes vulnérables n’ont pas reçu leur soutien habituel, des mineurs non accompagnés continuent de travailler dans des emplois précaires, et des personnes souffrant de maladies chroniques ont été contraintes d’interrompre leur traitement faute d’alternative.
« Nous avons eu quatre réunions, mais ce ne sont que des paroles. »
Le sit-in de cette semaine est le quatrième depuis décembre. Pour Adel, l’un des représentants des réfugiés, les discussions avec le HCR n’ont rien donné : « Nous avons eu quatre réunions, mais ce ne sont que des paroles. Nous avons présenté nos conditions pour la réunion du 29 janvier. Ils avaient accepté. Le document publié ensuite ne correspond pas à nos accords. Ni le lieu, ni le représentant choisi, ni les modalités. »
Selon lui, les demandes sont simples : accès à la santé, éducation, protection, emploi. « Ce sont les droits que le HCR doit garantir ; C’est dans son mandat », rappelle-t-il.
Les réfugiés affirment que des personnes souffrant de maladies chroniques ont dû interrompre leurs traitements faute de suivi. D’autres, ayant besoin d’un accompagnement psychologique, n’ont plus accès à aucun service.
Pour beaucoup, cette réduction est le signe d’un désengagement progressif. « Nous voulons des solutions, et non pas des paroles », répètent-ils.
Le HCR et le dilemme des “plus vulnérables”
Face aux accusations des manifestants, le HCR invoque un contexte international de crise.
L’agence évoque une réduction de 30 % de ses programmes, une baisse équivalente de son personnel au Maroc, une préférence forcée de certaines activités, dès mars 2025.
« Depuis 2025, nous faisons face à une véritable crise humanitaire financière », explique à ENASS Muriel Juramie, représentante adjointe du HCR au Maroc. L’agence évoque une réduction de 30 % de ses programmes, une baisse équivalente de son personnel et, au Maroc, une hiérarchisation des priorités dans les activités et ce dès mars 2025.
« Aujourd’hui, seuls les réfugiés les plus vulnérables peuvent bénéficier de nos services », précise-t-elle.
Mais cette notion même de « vulnérabilité » est au cœur de la contestation. elle pose un problème majeur : dans une crise généralisée, comment déterminer qui est “le plus vulnérable” quand l’ensemble de la communauté est frappé par la précarité ?
Hommes seuls fuyant la guerre, femmes exposées aux violences, familles avec enfants, mineurs non accompagnés, personnes malades, personnes sans abri… tous se considèrent en situation d’urgence, tous disent être touchés par l’effondrement du soutien.
Beaucoup dénoncent un « critère flou, appliqué sans transparence, qui laisse des dizaines de cas critiques en dehors de la prise en charge »
Sur la question de la santé, le HCR affirme que les personnes atteintes de maladies chroniques font partie des catégories prioritaires, orientées vers son partenaire AMPF. Mais l’agence reconnaît que la réduction des financements a touché « certains cas » qui n’ont plus accès à ce soutien complémentaire. Pour les manifestants, cette réalité illustre précisément la limite du système : « Si même les personnes malades ne sont pas considérées comme prioritaires, qui l’est alors ? », interroge Hamed, réfugié soudanais.
Concernant le dialogue, le HCR affirme avoir renforcé la communication depuis 2024, notamment en multipliant les réunions avec la communauté soudanaise. Mais il insiste sur la « diversité » et le « manque de structure représentative » de cette communauté, estimée à environ 5 000 personnes, pour expliquer la difficulté de diffuser l’information.
Enfin, le HCR admet les « conditions difficiles » auxquelles ces populations sont confrontées, tout en soulignant un obstacle majeur : une crise de financement sévère. Ce manque de ressources affecte directement la capacité d’accueil, rallonge les délais de traitement des dossiers pour la détermination du statut de réfugié, et freine les programmes de réinstallation vers des pays tiers.
L’urgence s’accentue avec la croissance continue du nombre de réfugiés et de demandeurs d’asile au Maroc. Selon les données consolidées du HCR, au 31 décembre 2024, le pays comptait 18 878 personnes enregistrées dont 9 094 réfugiés et 9 784 demandeurs d’asile ; originaires de plus de 60 pays différents.
Dans l’attente d’un dialogue qu’ils jugent sans cesse repoussé, les réfugiés soudanais continuent de se relayer devant le siège du HCR, dans le froid de janvier, avec la même revendication : être vus, entendus, protégés, « nous voulons des solutions, pas des mots, nos revendications sont légitimes et clairs », conclut Adel.