Rabat : quand un t-shirt ‘Free Palestine’ devient un crime
Lundi 2 novembre 2025, le tribunal de première instance de Rabat a rendu son verdict. Après une audience marathon de plus de huit heures, les deux jeunes poursuivis dans le cadre du procès dit « affaire des t-shirts » ont été condamnés à quatre et deux mois de prison ferme, tandis que l’employé de l’imprimerie a écopé…
Lundi 4 novembre 2025. Tribunal de première instance de Rabat. Salle 9, 13h.La salle s’agite doucement, prête à accueillir plusieurs audiences, dont celle qui attire toutes les attentions: le procès des jeunes de GenZ, arrêtés pour avoir porté des t-shirts aux slogans « Free Palestine » et « Santé et Éducation ».
Au fond de la salle, les familles sont là. La sœur d’Imad serre contre elle le dossier de son frère, assise à côté de son aînée. Elles parcourent le document que l’un des membres de la défense leur a remis, essayant de comprendre ce qui va se passer aujourd’hui. Le verdict c’est aujourd’hui. La mère, assise au premier rang, tremble à chaque émotion, les larmes prêtes à couler à chaque ouverture de porte, attendant que la police introduise son fils. La mère d’Ayoub, plus nerveuse, s’assoit, se lève, sort, puis revient, le stress est visible sur son visage.
La mère, assise au premier rang, tremble à chaque émotion, les larmes prêtes à couler à chaque ouverture de porte, attendant que la police introduise son fils.
14h30. Les trois jeunes entrent enfin. Imad, veste grise, tenant la main de son ami Mehdi, cherche sa famille du regard. Il aperçoit sa sœur et esquisse un sourire tremblant, mêlé de tristesse et d’inquiétude. Il ne trouve pas immédiatement sa mère, mais sa sœur lui fait signe. Soulagé, il échange un regard avec elle. Mehdi, pull gris, visage fatigué, semble porter le poids de la nuit passée. Quant à Ayoub, employé dans une imprimerie, veste kaki, visage pâle, il fixe le juge avec un calme apparent, ne détournant jamais le regard.
15h. Les avocats sont prêts. Le juge demande aux trois jeunes de se lever.
Du côté de la défense, composée de douze avocats et avocates du barreau de Rabat, les plaidoiries ont mis en avant une série de vices de forme jugés de nature à remettre en cause la légalité de la procédure d’arrestation et de perquisition.
La défense a souligné que les jeunes interpellés n’avaient pas été informés immédiatement des charges retenues contre eux, en violation flagrante de l’article 23 de la Constitution marocaine, et qu’ils n’avaient pas non plus été avisés de leur droit au silence au moment de leur arrestation.
Les avocats ont également dénoncé le fait que la fouille des jeunes, des domiciles et des téléphones des accusés, ait été effectuée sans autorisation préalable du parquet
Les avocats ont également dénoncé le fait que la fouille des jeunes, des domiciles et des téléphones des accusés, ait été effectuée sans autorisation préalable du parquet, ce qui constitue, selon eux, un dépassement manifeste de ses prérogatives légales.
La manière même dont l’interpellation a été menée fut également critiquée : « l’opération aurait été exécutée par des éléments de la brigade de secours, dépourvus de la qualité d’officiers de police judiciaire. En l’absence d’un flagrant délit, les procès-verbaux dressés sur cette base seraient donc, d’après la défense, nuls et non avenus. »Enfin, les avocats ont rappelé que le parquet n’avait pas été informé immédiatement de l’arrestation, ce qui, selon eux, compromet la validité de toute la procédure. Quant aux objets saisis – trois t-shirts de l’équipe nationale, trois téléphones, trois ordinateurs portables et deux disques durs – aucun ne contient d’éléments prouvant une intention d’incitation ou de diffusion publique de contenu illégal.
L’affaire des t-shirts
« Nous avons choisi les maillots de l’équipe nationale, en hommage à leurs victoires depuis la Coupe du Monde au Qatar, sans aucune intention de provoquer ou d’inciter qui que ce soit »
L’affaire remonte à samedi 4 octobre 2025, lorsque les forces de l’ordre ont interpellé deux jeunes, Mehdi D. et Imad H., tous deux nés en 2004, ainsi qu’Ayoub M., l’employé qui imprima les slogans sur les t-shirts. Les deux premiers prenaient des photos dans le quartier Hassan, vêtus de t-shirts portant l’un le slogan « Free Palestine », et l’autre la mention « La santé et l’éducation, un droit pour tous », accompagnée d’un visuel artistique publié sur les réseaux sociaux représentant « l’arrestation des jeunes de la Gen Z par la police »,
Les deux jeunes, fraîchement diplômés d’un institut de formation professionnelle, ont affirmé devant le juge n’avoir aucun antécédent judiciaire, précisant qu’ils se préparaient à passer l’examen d’obtention de la licence de qualification professionnelle. Ils ont nié toute intention politique ou commerciale derrière ces mêmes t-shirts imprimés, expliquant qu’il s’agissait d’un usage personnel et que les images circulaient déjà sur internet.
“J’ai opté pour le slogan Free Palestine parce que c’est une cause universelle, largement relayée et scandée partout dans le monde”.
« Nous avons choisi les maillots de l’équipe nationale, en hommage à leurs victoires depuis la Coupe du Monde au Qatar, sans aucune intention de provoquer ou d’inciter qui que ce soit », explique Imad.
Il précise avoir opté pour le slogan Free Palestine parce que c’est une cause universelle, largement relayée et scandée partout dans le monde.
Et d’ajouter : « L’objectif était simplement un exercice pédagogique, pour montrer les étapes d’impression sur un T-shirt, rien de plus. »
Interrogé à son tour, l’imprimeur Ayoub M jeune de 34 ans, diplômé d’un master en biologie, amaigri et le visage marqué par les nuits passées en détention, apparaissait visiblement éprouvé, le regard chargé de tristesse et de tension. Il affirme n’avoir rien constaté de « provocateur » dans les visuels qu’on lui avait demandé d’imprimer, précisant avoir simplement exécuté la commande contre une somme symbolique de 20 dirhams.
« Est-ce que la solidarité avec la Palestine est devenue un crime ? Ce procès est anormalement étrange. »
Un membre de la défense
A 18h45 du même jour, la défense a également demandé à projeter une vidéo montrant la véritable source du visuel utilisé par Mehdi D. L’objectif était de démontrer qu’il n’en est pas l’auteur, mais qu’il s’agissait d’une image largement partagée sur les réseaux sociaux, une semaine ou plus avant qu’il ne la fasse imprimer sur son t-shirt.
« Un t-shirt avec Free Palestine devrait être perçu comme une fierté, pas comme un crime. C’est une honte qu’aujourd’hui, des jeunes soient arrêtés pour avoir porté des t-shirts affichant des slogans scandés partout. La cause palestinienne est inscrite dans le sang des Marocains », a plaidé un membre de la défense.
Et d’ajouter : « Est-ce que la solidarité avec la Palestine est devenue un crime ? Ce procès est anormalement étrange. »
Les plaidoiries se sont poursuivies jusqu’à 22h. Me Sara Soujar, de son côté, a recentré sa plaidoirie sur plusieurs points essentiels. Elle a rappelé que le procès repose sur trois visuels : celui portant le slogan Free Palestine, un autre sur le droit à la santé et à l’éducation, et enfin celui lié à la GenZ. Selon elle, cette image peut être interprétée de multiples façons et ne peuvent constituer à elle seule des preuves de poursuites.
« La lecture faite de ces images par la police et le parquet est subjective et non juridique. En tant que défense, nous proposons une lecture différente», a-t-elle souligné.
« Dans ce procès, nous débattons de faits qui ne relèvent d’aucun crime. Free Palestine, le droit à l’éducation, à la santé — aucun de ces slogans n’est criminalisé par la loi.»
Elle a poursuivi :
« Dans ce procès, nous débattons de faits qui ne relèvent d’aucun crime. Free Palestine, le droit à l’éducation, à la santé — aucun de ces slogans n’est criminalisé par la loi. Au contraire, ils renvoient à des droits fondamentaux garantis par la Constitution marocaine et entrent dans la liberté d’expression, garantie pour tous les citoyens. »
Me Soujar a également insisté sur le caractère pacifique de ces expressions :« Ces slogans sont issus de photos personnelles, sans aucune intention d’inciter à aucun crime ou de porter atteinte à quiconque. »Elle a conclu en revenant sur une question récurrente tout au long du procès :
« Ces jeunes appartiennent-ils à la GenZ ? Et même si c’était le cas, la GenZ est-elle une organisation terroriste ou criminalisée ? Non. C’est simplement un mouvement pacifique de jeunes. D’ailleurs, aucun des prévenus n’a jamais participé à ces rassemblements, mais il était nécessaire de clarifier ce point. »
« Quand Free Palestine devient un crime »
Le verdict tombe. Quatre mois de prison ferme pour (M.D), deux mois pour (I.H), et un mois pour l’employé de l’imprimerie (A.M).
L’air est lourd dans la salle d’audience. Les bancs sont pleins, les regards fixés sur la porte d’où sortira la juge. Les heures s’étirent lentement, entre plaidoiries et silences suspendus. Il est déjà tard, les voix se font rares, les visages tirés. Les familles, serrées les unes contre les autres, attendent dans une tension palpable, l’ultime décision qui scellera des semaines d’angoisse.
À minuit, le verdict tombe. Le tribunal de première instance de Rabat, prononce sa décision après plus de huit heures d’audience. Quatre mois de prison ferme pour (M.D), deux mois pour (I.H), et un mois pour l’employé de l’imprimerie (A.M).
Les trois ont été poursuivis pour « participation à l’incitation à commettre des délits ou crimes à travers des affiches exposées au public ». Les deux premiers furent également accusés d’outrage à un organisme public, en vertu des articles 263 et 299-1 du Code pénal.
Imad et Mehdi paient aujourd’hui un prix lourd dans leur esprit, dans leur vie, dans leur avenir pour avoir simplement exprimé leur solidarité à travers un slogan, sur un maillot de l’équipe nationale : « Free Palestine », « Santé et éducation pour tous ».
Quant à Ayoub, son seul crime aura été d’imprimer ces slogans.