À Lqliâa : « Qui a tué mon fils ? »  

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Cour d’appel d’Agadir, AbdelkabirOubalat, père d’Abdessamad, une des trois victimes des évènements de Lqliaâ, serre contre lui ce qu’il lui reste de son fils : un dossier d’attestations d’études et de travail, dernier lien tangible avec Abdessamad. Récit d’un père en quête de justice et de vérité.

| Texte Imane Bellamine
|Vidéo Mohamed Nassar

Dans la nuit du 1er au 2 octobre, Abdelkabir Oubalat suivait comme de nombreux Marocains, les images des manifestations de la GenZ212 qui se déroulaient à travers le pays, notamment à Lqliâa, sa commune de résidence. Son fils Abdessamad Oubalat figure parmi les trois jeunes tués par balle cette nuit-là, dans une ville où la violence a éclaté sans prévenir, transformant ainsi une soirée ordinaire en une nuit  cauchemardesque.

Récit d’une nuit d’horreur 

Nous rencontrons, ce père meurtri devant la Cour d’appel d’Agadir, le 22 octobre 2025. Une pancarte proclame : « Abdessamad a été tué, le Makhzen est responsable ; justice pour Abdessamad ».Abdelkabir participe à un sit-in de solidarité avec Soufiane Kert, militant également, et originaire de Lqliâa, poursuivi « pour incitation à la violence » et « pour la justice pour les détenus et les martyrs », la voix ferme malgré la douleur, déterminé à ce que cette nuit ne fasse jamais disparaître le nom de son fils.

Le père se souvient des derniers instants de son fils(25 ans) avec la précision confuse de ceux qui cherchent à reconstituer une nuit transformée en cauchemar. Après son baccalauréat, Abdessamad avait rejoint l’école de cinéma de Ouarzazate, et préparait son inscription à l’université Ibn Tofail à Kenitra ; il ne lui restait que quatre jours avant de s’y rendre.

Mercredi soir, alors que des affrontements éclataient à Lqliâa, le père d’Abdessamad avait remarqué la montée des tensions dans la ville. Inquiet, il avait appelé son fils, lui prodiguant des conseils pour la circonstance, en l’occurrence de ne pas se rendre au travail ce jour-là — il travaillait à Agadir dans le secteur du tourisme — surtout que les problèmes de transport étaient fréquents dans la région. « Je l’ai appelé vers 18 heures et je lui ai dit : ne pars pas », raconte le père. « Il m’a répondu qu’il était juste à côté, dans un café. Je lui ai expliqué que la violence avait commencé. Il m’a dit : « Je viens te rejoindre » Une trentaine de minutes plus tard, le père avait chargé sa voiture et lui a laissé une place pour rentrer, Abdessamad lui répond qu’il ne saurait tarder et qu’il serait bientôt rentré la maison. Puis  dans la nuit tout a basculé.

Vers minuit, le frère tente de joindre la famille pour savoir si Abdessamad était rentré. Le père, lui, visionnait des vidéos des échauffourées et se souvient d’images « de deux jeunes, morts d’une balle ». Il n’a alors pas pensé que son fils puisse figurer parmi les victimes : il le connaissait, dit-il, « pas violent, pas du genre à créer des problèmes ». Mais aux premières heures du matin, un pressentiment le pousse à se rendre à l’appartement où son fils vivait ; il n’y était pas. Le retour à la maison n’apportera aucun répit.

« On l’a retrouvé en réanimation, mort — un corps sans âme », raconte encore le père. On l’a opéré pour extraire la balle de son crâne, puis placé en chambre mortuaire avec une étiquette « X ».

Le lendemain, Abdelkabir sort prendre le petit déjeuner avant que son fils aîné  au teint devenu pâle ne revienne quelques instants après   il avait des doutes, l’une des personnes tuées pourrait être Abdessamad. La famille s’est lancée dans une recherche méthodique et angoissée, morgues, blocs opératoires, hôpitaux, registres, sans résultat immédiat, jusqu’au témoignage d’un transporteur de corps à Inzgan qui évoque l’avoir peut-être vu. « On l’a retrouvé en réanimation, mort — un corps sans âme », raconte encore le père. On l’a opéré pour extraire la balle de son crâne, puis placé en chambre mortuaire avec une étiquette « X ». La caméra, et la montre ont disparu ; il ne restait que son téléphone.

 « On m’a dit d’attendre une semaine pour déposer la demande d’autopsie, puis on m’a parlé d’accords qui n’arrivent pas, cela fait 21 jours, ni autopsie ni enquête sérieuse »

La famille a vécu trois jours de va-et-vient administratifs et d’attente. C’est la police judiciaire d’Agadir, puis le procureur, qui ont finalement délivré le document permettant de retirer le corps. L’autopsie promise n’a pas abouti dans les délais annoncés : « On m’a dit d’attendre une semaine pour déposer la demande, puis on m’a parlé d’accords qui n’arrivent pas, cela fait 21 jour, ni autopsie ni enquête sérieuse », dénonce le père. Une vidéo diffusée depuis, montre selon eux, que Abdessamad n’était pas impliqué dans les affrontements : il filmait « Ceux qui ont tiré venaient d’à peu près 500 mètres, ils tiraient dans tous les sens ; malheureusement mon fils en fut la victime. »

Ceux qui ont tiré venaient d’à peu près 500 mètres, ils tiraient dans tous les sens ; malheureusement mon fils était la victime. »

Abdelkabir, lui, poursuit le même combat avec détermination : « On ne va pas se taire. Je ne laisserai pas passer cela: justice et vérité pour mon fils». Il réclame l’accès aux images de la caméra 360° de la brigade, « elles montreront ce qui s’est passé, que ce soit une vidéo de dix minutes une heure deux ou trois, on en a que faire qu’il nous la montre. Je veux savoir qui a tué mon fils», insiste-t-il, et appelle à une enquête indépendante. Le père se tourne également vers le Roi : « Nous sommes des gens du peuple, nous sommes ses enfants. Qu’il nous aide à obtenir vérité et justice. » Les larmes aux yeux, le dossier de son fils serré contre sa poitrine, Abdelkabir se retire, résolu à ce que la nuit ne fasse pas disparaître le nom de son enfant.

La version des autorités

Le lendemain de cette “nuit d’horreur”, le procureur général du Roi près la Cour d’appel d’Agadir a tenu une conférence de presse au cours de laquelle il a annoncé la mort de trois jeunes et la blessure de plusieurs autres lors des événements survenus la veille à Lqliâa.

Selon lui, « les éléments de la gendarmerie ont été contraints d’utiliser leurs armes de service conformément aux dispositions légales en vigueur, pour se défendre et protéger les biens », après que des groupes de manifestants ont tenté à plusieurs reprises d’incendier le poste de gendarmerie qui abrite des munitions, en l’encerclant de toutes parts et en détruisant des équipements, ainsi qu’en endommageant des biens publics et privés.

Le procureur général a déclaré : « Un groupe de personnes de différents âges s’est rassemblé au centre de la ville de Lqliâa. Ce rassemblement a été marqué par plusieurs débordements et actes illégaux commis par des manifestants, dont la majorité était des mineurs, munis d’armes blanches, de bâtons et de pierres. » Il a poursuivi : « Par la suite, des appels ont été lancés au sein de cette foule d’environ 200 personnes, pour se diriger vers le poste de la gendarmerie. »

Il a également révélé que huit gendarmes avaient été blessés, dont trois grièvement. « Face au danger imminent qui menaçaient le poste ainsi que les agents présents sur les lieux, plusieurs tirs de sommation ont été effectués en l’air, sans toutefois parvenir à calmer la fougue des manifestants », a-t-il précisé.

Enfin, le procureur général a annoncé « l’ouverture d’une enquête judiciaire concernant les actes criminels commis, afin d’en déterminer les circonstances et les responsables, et de prendre les mesures légales appropriées à la lumière des résultats de l’enquête ».

Les vidéos extraites des caméras de surveillance, présentées par le parquet, montrent un groupe de personnes masquées arrachant la porte métallique du poste de la gendarmerie. On les voit également mettre le feu à des poubelles, à des pneus et à divers équipements devant l’entrée du bâtiment. Sur le trottoir d’en face, des habitants se sont rassemblés, observant la scène à distance. Parmi eux, on distingue Abdessamade Oubalat.

Sur d’autres séquences, filmées cette fois par un témoin, deux hommes armés, supposés appartenir à la gendarmerie royale, apparaissent. L’un d’eux, chaussé de baskets, court dans la rue avant de faire demi-tour, puis tire en direction d’un point situé à environ 500 mètres du poste. D’autres vidéos documentent les derniers instants des trois jeunes hommes, gisant dans la rue, le corps ensanglanté.

Les victimes sont au nombre de trois : Abdessamade Oubalat et Mohammed Errahali, dont nous avons pu rencontrer les familles et  les proches, et Abdelhakim Eddarfidi, un jeune travailleur sur un chantier, dont la famille n’a pas pu témoigner. Tous trois partagent le même destin tragique et le même chemin vers la vérité et la justice.

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