Les jeunes de Leqliâa : Morts, emprisonnés, ou blessés
Depuis le 1er octobre dernier, la commune de Leqliâa (à 23 km d’Agadir) défraie la chronique. Reportage dans une cité dortoir sous haute surveillance, et rencontre avec une mère irréconciliable.
| Texte Imane Bellamine
| Vidéo Mohamed Nassar
Inconnu il y a trois semaines par une grande majorité des Marocains, Leqliâa est désormais une commune sous haute surveillance. Fait rare au Maroc : Trois jeunes marocains sont tombés sous les balles de la gendarmerie royale, le 1er octobre.
Dès l’entrée de Leqliâa, un barrage de la gendarmerie royale filtre l’entrée et la sortie à cette cité ouvrière. Les vestiges des nuits violentes de ce mercredi noir, sont encore présents sur les bords de la route principale. Des travaux ont déjà commencé pour camoufler les dégâts. À quelques mètres, une école est complètement saccagée. Plus loin, à plus de 200 mètres, notre guide s’arrête dans un coin et murmure : « Il reste encore des traces de sang des jeunes sur le sol… On n’avait jamais vu ça ici. Trois jeunes de 25 ans, parmi les plus gentils de la ville, ont été tués. Nous sommes tous terrifiés, pas seulement leurs familles. ».
Un village devenu cimetière
Au début des années 2000, Leqliâa est transformée par l’agriculture intense d’exportation du Souss en cité dortoir pour les ouvriers agricoles. En dix ans la population de cette ville a connu une évolution de 29% passant de 83 300 en 2004 à 107 000 habitants. Cette commune périurbaine fait partie de la Province d’Inezgane-Aït Melloul. L’urbanisation rapide pose des enjeux d’équipements urbains et d’accès aux services publics. La commune est connue pour son insécurité permanente.
À quelques pas du centre de cette localité, nous nous rendons d’abord à la maison de Soufiane Kert, militant de la Coordination pour la santé pour tous à Agadir. Aujourd’hui emprisonné et poursuivi avec de lourdes charges. Sa mère nous accueille, la voix tremblante : « Comment vont les familles des martyrs… ? Je n’ai pas encore pu leur rendre visite. Je suis malade… Et avec ce qui se passe avec Soufiane, je ne me sens pas bien. Mon cœur est lourd et brisé pour leurs mères, j’imagine leur état ».
Nous reprenons la route vers la maison de Mohammed Errahali (25 ans) un des trois jeunes victimes de cette nuit. À la porte, son père nous reçoit. Un homme dans la cinquantaine, le visage marqué, la voix brisée, les yeux fatigués. Il nous accompagne à l’intérieur : une maison simple et modeste.
Sa mère, Ghizlane, vient de sortir de l’hôpital. Elle y a été transportée après un malaise, alors qu’elle rejoignait un sit-in en solidarité avec Soufiane Kert. « Je suis désolée de ne pas pouvoir venir… Nous avons risqué un accident. Je ne me sens pas bien… Nous sommes des gens de parole, mais là, c’est au-delà de nos forces», souffle-t-elle, le visage pâle, perdu dans la douleur et la perte de son enfant.
Récit d’une dernière journée
« Mon fils n’est pas un criminel. Jamais je n’aurais imaginé qu’un jour il subirait un tel sort. ».
« Mon fils n’est pas un criminel. Jamais je n’aurais imaginé qu’un jour il subirait un tel sort. », C’est par ces mots que Ghizlane commence son témoignage, la voix tremblante, la colère mêlée à la douleur. « Il est connu de tout le monde ici. Tout le monde l’aimait. C’était un jeune sage, respectueux, sans histoires. » Mohammed, son fils, est la deuxième victime tuée par balle cette nuit du mercredi au jeudi à Inzegane.
Ce matin-là, Mohammed avait un rendez-vous pour finaliser son permis poids lourd. Ensuite, raconte sa mère, « il est passé à un centre d’insertion pour jeunes afin de récupérer des papiers », détaille-t-elle. À midi, elle l’a appelé pour qu’il rentre déjeuner. Il lui a répondu qu’il avait encore « des choses à régler » et qu’il passerait plus tard. Dans la soirée, elle a tenté de le joindre à nouveau. Il lui a dit qu’il allait s’arrêter dans un café, et qu’il y avait « une foule au centre ». Il ne savait pas ce qui se passait.
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« On ignorait complètement qu’il y avait une manifestation », explique-t-elle. Quelques heures plus tard, une de ses filles arrive affolée : « Maman, on dit que deux garçons ont été tués par balle ! » Le cœur serré, Ghizlane compose le numéro de son fils, sans réponse. Peu après, le frère de Mohammed entre en courant, le visage défait : il a entendu dire que son frère avait été blessé.
Ghizlane se précipite dehors, court dans les rues, interroge les passants, les visages effrayés, les rues désertées. « Quand je suis arrivée au centre-ville, c’était comme une scène de guerre », se souvient-elle. Devant la brigade, elle tente d’obtenir des informations. Personne ne lui répond. Des jeunes lui assurent qu’il n’y a pas eu de mort, que les blessés ont été évacués par une ambulance rouge vers l’hôpital Hassani.
« Dans ma tête, je me disais que j’allais le trouver blessé, peut-être touché par une pierre ou quelque chose, mais pas mort »
Ghizlane
Commence alors la même errance que celle vécue par le père d’Abdessamad : des heures à arpenter les couloirs des hôpitaux, les morgues, les listes d’admission, à chercher le nom de son fils. « Dans ma tête, je me disais que j’aillais le trouver blessé, peut-être touché par une pierre ou quelque chose, mais pas mort », confie-t-elle.
Sur les vidéos, on le voit au milieu de la foule, pas devant la brigade, pas avec ceux qui tentaient de forcer l’entrée. C’était loin… et j’imagine que, lorsqu’il a reçu le tir, il n’a même pas compris ce qui se passait
Mais Mohammed ne rentrera pas. Ghizlane ne verra son corps qu’au matin. La balle qui l’a tué, raconte-t-elle, a été tirée à plusieurs dizaines de mètres du poste de la gendarmerie. « Là où mon fils est tombé, c’était loin de la brigade, au moins trente mètres », dit-elle, la voix étranglée. « Ce sont des gendarmes qui ont tiré partout autour des gens. Sur les vidéos, on le voit au milieu de la foule, pas devant la brigade, pas avec ceux qui tentaient de forcer l’entrée. C’était loin… et j’imagine que, lorsqu’il a reçu le tir, il n’a même pas compris ce qui se passait. » Les larmes coincées dans la gorge, elle poursuit : « Il me manque… je le vois partout. Il était tellement gentil, mon fils », et elle éclate en sanglots.Depuis cette nuit tragique, Ghizlane multiplie les démarches pour obtenir des réponses : « Je ne cesserai jamais de demander une enquête, jusqu’à ce que justice soit faite pour mon enfant… et pour les deux autres. Ce sont aussi mes enfants, les enfants de ce pays ». L’AMDH a exigé aussi une enquête indépendante et lance une commission d’investigation sur le terrain. Affaire à suivre.