Femmes rurales, pilier précaire de l’économie agricole
Elles nourrissent, cultivent, soutiennent mais restent dans l’ombre. Lors de la deuxième édition des Assises du féminisme, la sociologue Zhor Bouzidi a plaidé pour une reconnaissance pleine et entière des femmes rurales, actrices économiques et sociales essentielles trop souvent ignorées par les politiques publiques. Focus sur une réalité silencieuse.
Les femmes rurales ne sont pas des figures passives. Elles portent des territoires entiers sur leurs épaules, sans jamais apparaître dans les bilans officiels
Lors de son intervention aux Assises du féminisme, la sociologue Zhor Bouzidi a livré une analyse percutante de la condition des femmes rurales au Maroc. S’appuyant sur ses recherches de terrain, elle a décrit une réalité marquée par l’invisibilité, la précarité, et aussi par une dynamique de transformation silencieuse et persistante. « Les femmes rurales ne sont pas des figures passives. Elles portent des territoires entiers sur leurs épaules, sans jamais apparaître dans les bilans officiels », a-t-elle affirmé.
Les femmes, pilier de l’économie agricole
« En 2005 déjà, plus de 68 % du travail féminin rural était non payé. Et cette invisibilité perdure encore aujourd’hui »
Selon elle, la frontière entre rural et urbain s’efface progressivement. Les mobilités féminines pour l’emploi, les études ou pour des raisons familiales redessinent les structures sociales et rendent obsolète la division classique entre femmes rurales et urbaines. Pourtant, malgré leur rôle clé dans l’agriculture familiale, l’élevage, ou la transformation des produits, leur travail reste non reconnu, non rémunéré, et hors des radars statistiques. « En 2005 déjà, plus de 68 % du travail féminin rural était non payé. Et cette invisibilité perdure encore aujourd’hui », a rappelé Bouzidi.
Les ouvrières agricoles, en particulier, sont le symbole de cette contradiction : centrales dans la chaîne agroalimentaire mais maintenues dans une précarité extrême, sans contrat, sans sécurité sociale, exposées aux pesticides et au harcèlement.
Face aux effets conjugués de la migration masculine, du changement climatique et de l’appauvrissement des terres, les femmes sont souvent les seules à maintenir les exploitations en activité. Pourtant, leurs droits économiques restent bafoués. Les ouvrières agricoles, en particulier, sont le symbole de cette contradiction : centrales dans la chaîne agroalimentaire, mais maintenues dans une précarité extrême, sans contrat, sans sécurité sociale, exposées aux pesticides et au harcèlement.
« Environ 14 % des ménages sont aujourd’hui dirigés par des femmes, souvent divorcées ou célibataires. C’est un chiffre significatif, mais encore largement ignoré par les politiques publiques ».
« Environ 14 % des ménages sont aujourd’hui dirigés par des femmes, souvent divorcées ou célibataires. C’est un chiffre significatif, mais encore largement ignoré par les politiques publiques », a-t-elle souligné.
Au cœur de son plaidoyer, une exigence : reconnaître et intégrer ces femmes dans les politiques agricoles et économiques nationales. Car derrière les chiffres absents, se cachent des récits poignants. Zhor Bouzidi a partagé deux témoignages issus de son travail documentaire. Celui de Malika, mère célibataire stigmatisée par tout son village, contrainte d’organiser seule les funérailles de son enfant dans une indifférence glaçante. Ou encore celui de Chama, ouvrière agricole dont le fils a été violé alors qu’elle travaillait, et qui subit aujourd’hui un mépris social profond, comme si la faute lui incombait.
La maternité célibataire, les violences sexuelles, l’abandon social sont des réalités encore tabous, mais en forte progression.
Ces récits, dit-elle, « doivent nous forcer à agir ». La maternité célibataire, les violences sexuelles, l’abandon social sont des réalités encore tabous, mais en forte progression. « Ces femmes sont à la fois soutiens économiques, éducatrices, mères, et pourtant elles n’ont aucun filet de sécurité. Il est urgent de leur rendre justice. »
Zhor Bouzidi appelle à une refonte en profondeur des politiques publiques : reconnaissance légale du travail agricole féminin, accès à la terre, révision des lois sur l’héritage, couverture sociale adaptée, et rupture avec les normes patriarcales qui assimilent encore l’autonomie féminine à une menace sociale.
« Si le Maroc veut un développement inclusif, il doit commencer par regarder celles qui le nourrissent, le soignent, et le maintiennent debout. Il est temps de sortir les femmes rurales de l’ombre », conclut-t-elle.
Rif : des femmes rurales en quête de reconnaissance et de droits
Elles sont nombreuses, discrètes, souvent invisibles à faire tenir debout l’économie domestique dans les montagnes du Rif. Et pourtant, leur réalité demeure méconnue, ignorée. Hanane Fakiri, militante de terrain et présidente de l’Association de la femme pour le développement et la solidarité à Al Hoceima, dresse un constat : dans cette région marginalisée, les femmes payent au prix fort les inégalités.
« Ici, les femmes sont doublement pénalisées », explique-t-elle à Enass. « Le chômage féminin explose, bien au-delà des taux masculins. L’accès à l’emploi, à l’entrepreneuriat, et même aux concours de la fonction publique restent entravé par mille barrières, dont certaines complètements absurdes, comme la limite d’âge. » Résultat : une précarité persistante et une autonomie impossible à atteindre.
Mais la question n’est pas seulement économique. « Le plus grave, est que dans plusieurs zones du Rif, les femmes ne savent même pas comment formuler leurs droits fondamentaux. Personne ne les écoute. Alors imaginez ce que ça signifie de parler de violences économiques… », confie Hanane. Ce silence, cette absence de relais, nourrissent une spirale d’exclusion.
Engagée auprès de coopératives féminines, elle observe pourtant un immense potentiel, étouffé par le manque de soutien structurel. « On attendait beaucoup de la Moudawana pour faire évoluer les droits liés à l’héritage ou au patrimoine conjugal. Mais sans politiques publiques audacieuses pour soutenir l’entrepreneuriat féminin – financement, formation, accompagnement – les textes restent des promesses creuses », conclut-elle.