Le Maroc, société d’immigration : Les enjeux économiques et d’emploi  

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Hassan Bentaleb, journaliste et chercheur à Migrapress, analyse les tendances démographiques et migratoires au Maroc. Extraits d’une lecture apaisée et prospective de cet enjeu. Dans cette deuxième partie, l’auteur appelle à une politique d’intégration claire, une gestion des éventuelles tensions culturelles et sociales. PARTIE II.

  • L’effet des chaînes migratoires et de la diaspora

Le Maroc dispose d’une diaspora massive en Europe. Dans un modèle hybride, cette diaspora peut jouer un rôle clé :

  • Circulation des compétences (retours temporaires ou définitifs),
  • Investissements,
  • Création d’entreprises,
  • Mobilité circulaire.

Le pays ne serait plus uniquement exportateur de main-d’œuvre, mais intégré dans des systèmes migratoires circulatoires, où les trajectoires deviennent plus fluides et réversibles.

  • Les enjeux politiques et sociaux du modèle hybride

Le passage à un modèle hybride implique un changement de paradigme politique.

Un pays d’émigration structurelle n’est pas nécessairement préparé culturellement et institutionnellement à devenir société d’accueil. Or, l’intégration durable de migrants suppose : 

  • Des politiques d’accès au travail et au logement,
  • Des dispositifs de lutte contre les discriminations,
  • Une adaptation du récit national.

Sans anticipation, le décalage entre transformation démographique et représentations sociales peut générer des tensions.

  • Une transformation inscrite dans la transition migratoire
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Du point de vue théorique, cette évolution correspond à ce que les démographes appellent parfois une transition migratoire : les pays passent successivement par des phases d’émigration dominante, de double flux, puis éventuellement d’immigration nette.

Le Maroc pourrait entrer dans cette phase intermédiaire où :

  • L’émigration persiste,
  • L’immigration augmente,
  • Le solde migratoire devient plus équilibré ou fluctuant.

Cette hybridation reflète le niveau de développement intermédiaire du pays et son intégration croissante aux économies régionales et mondiales.

2. Vieillissement et besoin potentiel de main-d’œuvre immigrée

La hausse projetée de la population âgée (près de 20 % en 2040) modifie profondément l’équation.

Un pays vieillissant avec une fécondité basse est confronté à :

  • Une augmentation du ratio de dépendance des personnes âgées,
  • Une pression accrue sur les systèmes de retraite,
  • Un besoin croissant de travailleurs dans les services de santé et de care.

L’immigration peut devenir un levier démographique stratégique, même si ce débat reste encore peu structuré politiquement au Maroc.

Dans ce contexte, l’immigration peut devenir un levier démographique stratégique, même si ce débat reste encore peu structuré politiquement au Maroc.

Consolider son statut de pays d’accueil régional (notamment pour des migrants subsahariens)

Le pays, historiquement émetteur de migrants, pourrait :

  • Consolider son statut de pays d’accueil régional (notamment pour des migrants subsahariens),
  • Utiliser l’immigration comme outil d’ajustement sectoriel (BTP, agriculture, services urbains).
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3️. Interaction entre vieillissement interne et émigration continue

Il existe cependant une tension :

Si le Maroc continue à perdre une partie de ses jeunes qualifiés par émigration (brain drain), le vieillissement pourrait s’accélérer.

La combinaison :

  • Faible fécondité
  • Émigration des jeunes actifs
  • Allongement de la vie

peut créer un déséquilibre plus rapide que prévu.

Le défi devient alors double :

  1. Retenir le capital humain.
  2. Gérer de manière stratégique les flux d’entrée.

4️. Urbanisation, migration interne et recomposition territoriale

La transition démographique n’est pas homogène territorialement.

Les zones rurales connaissent :

  • Un vieillissement plus rapide,
  • Un exode des jeunes vers les villes.

Cela peut produire :

  • Des « déserts démographiques » locaux,
  • Une concentration urbaine accrue,
  • Une transformation des besoins en logement et infrastructures.

La migration interne devient ici un facteur clé d’ajustement.

5️. Le Maroc dans le système migratoire euro-africain

Sur le plan régional :

  • La majorité des migrants africains restent en Afrique.
  • Le Maroc s’affirme progressivement comme pays de destination et de transit.

Avec la baisse de sa propre fécondité, le pays pourrait :

  • Devenir un pôle migratoire stabilisé en Afrique du Nord,
  • Intégrer plus durablement des populations migrantes.
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Mais cela suppose :

  • Une politique d’intégration claire,
  • Une gestion sociale des tensions,
  • Une articulation entre stratégie démographique et stratégie migratoire.

6️.  Un possible renversement historique à long terme ?

Si la fécondité reste durablement sous le seuil de remplacement et que le vieillissement s’accélère, le Maroc pourrait, dans deux ou trois décennies, ressembler démographiquement à certains pays du Sud de l’Europe.

Dans ce cas, la question migratoire ne serait plus uniquement : Comment limiter les départs ou contrôler les arrivées ?

Mais :Comment équilibrer démographiquement et économiquement une population vieillissante ?

Conclusion 

Le Maroc entre dans une phase où la migration ne peut plus être analysée indépendamment de la transition démographique.

Le pays est à la croisée de trois dynamiques :

  • Fin progressive du réservoir démographique jeune,
  • Accélération du vieillissement,
  • Intégration croissante dans les circuits migratoires régionaux.

Cependant, toute projection démographique resterait incomplète si elle ne prend pas en compte la recomposition profonde du moteur migratoire. La fuite des jeunes qualifiés ne peut plus être analysée uniquement à l’aune du ralentissement de la croissance démographique : elle s’inscrit désormais dans un contexte marqué par les politiques européennes d’attraction des talents, la multiplication des accords de mobilité ciblée et l’externalisation croissante des compétences numériques. 

Autrement dit, l’émigration qualifiée répond de plus en plus à des logiques structurellement économiques — écarts salariaux persistants, chômage ou sous-emploi des diplômés, aspirations professionnelles globalisées — qui peuvent peser davantage que la seule dynamique démographique. Dès lors, si cette émigration hautement qualifiée s’intensifie, le modèle hybride envisagé pourrait devenir déséquilibré, en combinant vieillissement interne et perte de capital humain stratégique. 

Par ailleurs, l’hypothèse selon laquelle l’immigration compenserait mécaniquement ce déficit mérite d’être interrogée : le Maroc attire-t-il réellement des profils qualifiés en volume suffisant ? Les flux subsahariens actuels correspondent-ils aux besoins futurs en santé, ingénierie ou services de care ? Le marché du travail national, encore largement informel, est-il en capacité d’absorber durablement ces arrivées ? 

La transition vers une société d’immigration ne relève pas seulement d’un ajustement technique ; elle implique une transformation culturelle et politique. 

Enfin, la transition vers une société d’immigration ne relève pas seulement d’un ajustement technique ; elle implique une transformation culturelle et politique. L’adaptation du récit national, la gestion des résistances sociales, les tensions autour de l’emploi et l’instrumentalisation possible des discours anti-migratoires constituent des variables décisives. 

L’adaptation du récit national, la gestion des résistances sociales, les tensions autour de l’emploi et l’instrumentalisation possible des discours anti-migratoires constituent des variables décisives. 

En définitive, la question centrale n’est peut-être plus seulement démographique : elle est structurellement économique et profondément politique.

PS : Les avis de la rubrique « Idées » n’expriment pas nécessairement les points de vue de la rédaction de ENASS.ma. 

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Migrapress – Plateforme numérique sur la migration

Migrapress est une plateforme numérique dédiée à la diffusion et à la vulgarisation des savoirs scientifiques sur la migration. Elle vise à rendre accessibles les recherches et analyses sur les dynamiques migratoires, les politiques publiques, la gouvernance et les enjeux sociaux et économiques liés aux mobilités humaines.

La plateforme s’adresse à un large public, incluant chercheurs, étudiants, professionnels et acteurs de la société civile, en proposant des contenus fiables, synthétiques et contextualisés. 

Migrapress combine rigueur scientifique et approche pédagogique, afin de favoriser une meilleure compréhension des enjeux migratoires contemporains et de stimuler le débat informé autour des politiques et pratiques de migration. 

Page officielle : https://web.facebook.com/Migrapress.officiel/

Bio de Hassan Bentaleb – Chercheur en migration

Hassan Bentaleb est un chercheur marocain spécialisé dans les questions de migration, d’asile et de politiques publiques. Fort de plus de dix années d’expérience dans l’analyse des dynamiques migratoires au Maroc et en Méditerranée, il s’est imposé comme l’une des voix les plus reconnues sur les enjeux liés aux mobilités humaines, aux frontières et aux interactions entre institutions nationales et acteurs internationaux.

Journaliste et analyste, il a publié de nombreux articles scientifiques et contributions dans des revues académiques, ainsi que des centaines d’articles au journal Libération, où il traite de la migration sous ses angles politiques, sociaux et humanitaires. Ses travaux sont fréquemment mobilisés par d’autres

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