Transition démographique et dynamiques migratoires
Hassan Bentaleb, journaliste et chercheur à Migrapress, analyse les tendances démographiques et migratoires au Maroc. Extraits d’une lecture apaisée et prospective de cet enjeu. L’auteur observe un modèle hybride avec à la fois, le Maroc « pays d’émigration », « pays d’immigration » (travailleurs étrangers) et « pays de transit. Analyse. PARTIE I.
Éléments de cadrage méthodologique
La présente analyse s’inscrit dans une démarche prospective visant à éclairer sur les implications stratégiques de la transition démographique en cours. Elle repose principalement sur des tendances statistiques consolidées et sur une lecture interprétative des dynamiques migratoires émergentes. Toutefois, certains éléments gagneraient à être approfondis dans le cadre de travaux complémentaires.
D’une part, le document mobilise des cadres d’analyse reconnus en démographie et en études migratoires, sans toutefois développer de manière exhaustive les références théoriques comparatives qui permettraient de situer plus précisément le cas marocain dans les trajectoires internationales. D’autre part, les hypothèses avancées, notamment concernant l’évolution vers un modèle migratoire hybride ou un possible rééquilibrage des flux, reposent sur des projections qualitatives. Une modélisation démographique plus fine, intégrant différents scénarios d’évolution de la population active et des soldes migratoires, permettrait de renforcer la portée analytique des conclusions.
En ce sens, ce document constitue une base stratégique d’orientation et d’anticipation, appelée à être consolidée par des analyses quantitatives approfondies et des travaux comparatifs sectoriels.
Introduction
Un rapport du Haut-Commissariat au Plan, basé sur les données issues du recensement général de 2024, révèle des mutations démographiques majeures au Maroc : le taux de fécondité est passé de 7,2 enfants par femme en 1960 à 1,97 en 2024, tandis que l’espérance de vie a bondi de 47 à 76,4 ans. Parallèlement, la part des personnes âgées grimpera de 13,9% en 2024 à 19,5% en 2040, alors que la proportion des moins de 15 ans recule de manière spectaculaire.
Au-delà de ces données, ces évolutions traduisent l’entrée du Maroc dans une phase avancée de transition démographique. Le pays s’éloigne définitivement du modèle de forte natalité caractéristique des décennies post-indépendance pour se rapprocher des profils observés dans plusieurs pays à revenu intermédiaire. La baisse du taux de fécondité, désormais proche du seuil de renouvellement des générations, résulte d’une combinaison de facteurs : urbanisation accélérée, accès accru à l’éducation des filles, participation croissante des femmes au marché du travail, diffusion des méthodes de planification familiale et transformation des aspirations familiales.
L’augmentation notable de l’espérance de vie constitue, quant à elle, un indicateur de progrès sanitaire et social. Elle reflète l’amélioration des conditions de vie, la généralisation relative des soins et la diminution de la mortalité infantile. Toutefois, cette avancée s’accompagne d’un vieillissement structurel de la population, qui posera des défis majeurs en matière de protection sociale, de systèmes de retraite et de prise en charge sanitaire.
La montée de la part des seniors à près d’un cinquième de la population d’ici 2040 annonce une recomposition profonde du contrat social. Le modèle familial traditionnel, longtemps fondé sur la solidarité intergénérationnelle, pourrait être fragilisé par la réduction de la taille des ménages et par la migration interne et internationale des jeunes actifs.
En parallèle, la diminution de la proportion des enfants signifie que la fenêtre démographique favorable — souvent appelée « dividende démographique » 1— se referme progressivement. Si cette phase n’est pas pleinement exploitée par des politiques d’emploi, d’innovation et d’investissement dans le capital humain, le pays risque de faire face à un double défi : un marché du travail sous pression et une population vieillissante à soutenir avec une base active relativement plus restreinte.
Ainsi, ces transformations ne sont pas uniquement statistiques ; elles redessinent les équilibres économiques, sociaux et territoriaux du Maroc. Elles interrogent les politiques publiques à long terme, notamment en matière d’éducation, de protection sociale, d’emploi des jeunes et d’attractivité migratoire. Car dans un contexte de vieillissement accéléré, la question migratoire pourrait également devenir un levier stratégique pour compenser certains déséquilibres démographiques à venir.
Pour les démographes, ces données signalent aussi que le Maroc entre dans une phase charnière où transition démographique et dynamiques migratoires vont devenir étroitement liées
Pour les démographes, ces données signalent aussi que le Maroc entre dans une phase charnière où transition démographique et dynamiques migratoires vont devenir étroitement liées.
La baisse de la fécondité à 1,97 enfant par femme place le pays au seuil – voire légèrement en dessous – du renouvellement des générations (≈2,1). Couplée à l’augmentation rapide de l’espérance de vie, cette évolution annonce un vieillissement accéléré et, à moyen terme, un ralentissement – voire une stabilisation – de la croissance démographique.
Cela a plusieurs implications migratoires majeures.
1️. Migration et fin progressive du dividende démographique
Le Maroc a longtemps bénéficié d’un large réservoir de jeunes actifs. Cette dynamique a alimenté :
- L’émigration vers l’Europe,
- La migration interne vers les grandes villes,
- Une pression constante sur le marché de l’emploi.
Or, la baisse de la natalité signifie que le poids relatif des jeunes générations va diminuer.
Conséquences possibles :
- À court terme : la pression à l’émigration pourrait rester forte si le chômage des jeunes persiste.
- À moyen terme : la base de population active va se contracter relativement, ce qui pourrait réduire la capacité structurelle d’émigration massive.
Le Maroc pourrait progressivement passer d’un modèle d’émigration structurelle à un modèle plus hybride.
Autrement dit, le Maroc pourrait progressivement passer d’un modèle d’émigration structurelle à un modèle plus hybride. Lorsque l’on parle de modèle d’émigration structurelle, on désigne une configuration où le départ vers l’étranger constitue un mécanisme durable d’ajustement économique et social.
Lorsque l’on parle de modèle d’émigration structurelle, on désigne une configuration où le départ vers l’étranger constitue un mécanisme durable d’ajustement économique et social.
Pendant plusieurs décennies, ce fut le cas du Maroc : forte croissance démographique, surplus de main-d’œuvre jeune, chômage urbain élevé, accords bilatéraux avec l’Europe, importance des transferts financiers. L’émigration remplissait plusieurs fonctions : absorber la pression sur le marché du travail, générer des devises, structurer des réseaux transnationaux.
Or, la transition démographique modifie progressivement cette équation.
- Une base démographique qui se transforme
Avec une fécondité proche du seuil de remplacement et un vieillissement accéléré, la dynamique de « surplus massif de jeunes » tend à s’atténuer.
Avec une fécondité proche du seuil de remplacement et un vieillissement accéléré, la dynamique de « surplus massif de jeunes » tend à s’atténuer. Cela ne signifie pas la fin immédiate de l’émigration — celle-ci dépend aussi des différentiels de salaires, des politiques européennes, des réseaux diasporiques — mais son caractère structurel pourrait s’éroder à moyen terme.
Dans un contexte de ralentissement de la croissance de la population active, le départ continu de jeunes qualifiés peut produire un effet plus coûteux qu’auparavant. L’émigration ne serait plus seulement un exutoire ; elle pourrait devenir un facteur de fragilisation du tissu productif national.
- Vers une coexistence des flux : départs et arrivées
Le modèle hybride renvoie à une configuration où un pays est simultanément :
- Pays d’émigration (les départs continuent),
- Pays d’immigration (accueil de travailleurs étrangers),
- Pays de transit (inséré dans des routes régionales).
Le Maroc se rapproche progressivement de cette configuration.
La baisse de la natalité combinée à certains besoins sectoriels (agriculture, BTP, services domestiques, soins aux personnes âgées à long terme) peut créer une demande de main-d’œuvre que les seules générations nationales ne suffiront pas à satisfaire, surtout si l’émigration qualifiée se poursuit.
On observe déjà :
- Une installation durable de migrants subsahariens dans certaines villes.
- Une présence croissante d’étudiants africains.
- Une diversification des nationalités (Afrique de l’Ouest, Afrique centrale, mais aussi Syrie, Yémen, etc.).
Cette pluralisation des flux transforme le paysage migratoire marocain.
A suivre : Partie II : « Le Maroc, société d’immigration : Les enjeux économiques et d’emploi ».
PS : Les avis de la rubrique « Idées » n’expriment pas nécessairement les points de vue de la rédaction de ENASS.ma.
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Migrapress – Plateforme numérique sur la migration
Migrapress est une plateforme numérique dédiée à la diffusion et à la vulgarisation des savoirs scientifiques sur la migration. Elle vise à rendre accessibles les recherches et analyses sur les dynamiques migratoires, les politiques publiques, la gouvernance et les enjeux sociaux et économiques liés aux mobilités humaines.
La plateforme s’adresse à un large public, incluant chercheurs, étudiants, professionnels et acteurs de la société civile, en proposant des contenus fiables, synthétiques et contextualisés.
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Bio de Hassan Bentaleb – Chercheur en migration
Hassan Bentaleb est un chercheur marocain spécialisé dans les questions de migration, d’asile et de politiques publiques. Fort de plus de dix années d’expérience dans l’analyse des dynamiques migratoires au Maroc et en Méditerranée, il s’est imposé comme l’une des voix les plus reconnues sur les enjeux liés aux mobilités humaines, aux frontières et aux interactions entre institutions nationales et acteurs internationaux.
Journaliste et analyste, il a publié de nombreux articles scientifiques et contributions dans des revues académiques, ainsi que des centaines d’articles au journal Libération, où il traite de la migration sous ses angles politiques, sociaux et humanitaires. Ses travaux sont fréquemment mobilisés par d’autres.
- « Parmi les définitions du dividende démographique, on retiendra celle qui le caractérise comme le surplus de croissance économique qui pourrait résulter des changements de la structure par âge de la population. Ce changement de structure tient, en termes simples, au passage d’un état où les individus ne vivaient pas longtemps et avaient une progéniture nombreuse à celle où ils vivent plus longtemps et n’ont plus que des familles restreintes », Observatoire national de développement humain, « Le dividende démographique au Maroc », 2019, P.21. ↩︎