S’ouvre dans un nouvel onglet

Pour agripper la vie

Griffes

Nouvelle voix de la poésie palestinienne d’aujourd’hui, Jumana Mustafa est traduite pour la première fois en français par Abdellatif Laâbi.

« La liberté m’a murmuré que j’étais sa fille préférée ». Ainsi s’intitule le poème sur lequel s’ouvre ce recueil de textes choisis et traduits par Abdellatif Laâbi dans l’œuvre de Jumana Mustafa. Née au Koweït en 1977 et vivant entre la Jordanie et Le Caire, la poétesse est reconnue comme une figure majeure de la littérature palestinienne et a choisi la liberté comme étendard. Ce recueil déploie une palette d’émotions, de la lucidité la plus crue au plaisir, à l’amour, jusqu’à la révolte, pour mettre en mots un rapport au monde marqué par la perte du pays, l’exil, la condition féminine. Cela commence sur le mode de l’inventaire des drames :

« Je reconnais à la défaite
de bien choisir son moment
à la solitude sa virginité
au désastre ses nouveautés
à la distraction sa célérité
aux questionnements
leur droit à l’existence »

Et cela se poursuit sur le ton de la confiance et de l’espoir : « Comme cette vie est généreuse ! / Elle ne m’a pas rappelé mes erreurs ».

« Les femmes ne prennent pas l’initiative des guerres »

Jumana Mustafa

Dieu, c’est pour l’aider en amour qu’elle l’implore. L’amour, comme l’histoire et la mort, elle les envisage avec une lucidité triste : « La perfection / à suivre… » Les trois sont liés du reste, et la poétesse soupire : « Et je regrette / de ne pas avoir ce qu’il faut / pour recoller les blessures du monde ». Tour à tour intimiste et déclamatoire, Jumana Mustafa fait la réclame de ses « Griffes » pour défier la douleur. Mais la déréliction et le cynisme n’ont pas de place dans ses textes. Elle ne pleure pas les victimes, elle renvoie la culpabilité aux agresseurs :

« Les femmes ne prennent pas l’initiative des guerres
ne portent pas les armes
[…] Elles n’enfantent pas des tueurs
Les tueurs
s’enfantent eux-mêmes ».

Elle rend un bel hommage à Fayrouz, qui a continué à chanter en ignorant la guerre. Elle compatis à la mélancolie des grands-mères qui ont donné à l’exil leur descendance.

Jumana Mustafa défie les morales des fables et leurs ordres établis, invitant au défi, à la joie comme une résistance : « Elle fut ridicule / l’époque qui nous avait inculqué / impassible / ses leçons sur le bien ». Et de nous enjoindre :

« La vie, tant qu’elle est là
Si nous devons porter un toast
faisons-le pour elle
Levons haut nos verres
et soyons tonitruants
impudiques ! »

Et vous, vous lisez quoi ?

Kenza Sefrioui

Griffes
Jumana Mustafa, traduite de l’arabe (Palestine) par Abdellatif Laâbi
Les Hommes sont Épaules éditions, 114 p., 200 DH

À Lire aussi
  • Flâner en médina

    Les éditions Bouillon de Culture invitent à une promenade architecturale dans les ruelles de l’ancienne médina de Rabat.

    Médina
    30 octobre 2026
  • Le livre des abandons et de l’amour

    Le dernier roman de l'écrivain palestinien Karim Kattan, en lice pour onze prix littéraires, dont le prix de la littérature arabe et le prix Médicis, est un fascinant récit de route à travers un pays anéanti.

    Septentrionale Karim Kattan
    23 octobre 2026
  • Le défi de Archane : oui, mais devant un juge

    À 87 ans, l'ancien commissaire Mahmoud Archane défie ses accusateurs dans un débat télévisé. Il mérite mieux : un procès équitable, seul cadre où les faits, les témoignages et les documents peuvent parler. Les tortionnaires ne meurent jamais. Ils ont plusieurs vies. Ils survivent dans le marécage de la (non-)vie politique marocaine. Mahmoud Archane, accusé…

    Edito

    Edito

    22 octobre 2026
  • Inscrivez-vous à la Newsletter des Sans Voix 


    Contre l’info-obésité, la Newsletter des Sans Voix