« Exploitation des sources d’eau : un marché peu transparent »

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Pour Mehdi Lahlou, spécialiste des questions environnementales, l’exploitation des eaux de source au Maroc reste un secteur opaque, où les promesses de développement local n’ont jamais été concrétisées. À partir de deux cas emblématiques — Ben Smim et Immouzer Kandar — il revient sur quinze années de gestion contestée et de dégradation des ressources. Interview.

| Entretien réalisé par Imane Bellamine , Vidéo : Ayoub Jabir

Quel diagnostic faites-vous aujourd’hui de l’exploitation des eaux de sources minérales au Maroc ?

C’est un marché qui est à la discrétion de l’État. Les procédures en vigueur sont loin d’être transparentes.

Pour nous, c’est un marché qui est à la discrétion de l’État. Les procédures en vigueur sont loin d’être transparentes. Je rappelle les conclusions d’un rapport de la Cour des comptes de 2009 traitant du cas de la société Al Karama (filiale d’Ynna Holding), exploitant l’eau de source à Immouzer Kandar. Ce rapport public avait alerté sur le fait que le contrat entre l’entreprise, la commune rurale et le gouvernement ne permettait pas d’établir avec précision les quantités d’eau extraites par l’entreprise. C’est une situation marquée par une absence totale de transparence. Ceci ne permet pas de mesurer les quantités extraites ni d’établir la base des revenus de l’État, à travers les impôts et la part reversée aux collectivités territoriales.

Le contrat entre l’entreprise, la commune rurale et le gouvernement ne permettait pas d’établir avec précision les quantités d’eau extraites par l’entreprise.

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L’ensemble du secteur opère dans une opacité totale quant à la gestion de cette relation entre les parties prenantes du contrat. À cela s’ajoute que les licences délivrées ne sont pas précises et que leur contenu n’est pas rendu public. La société civile est écartée de tout processus de consultation.

C’est une configuration marquée par une absence totale de transparence.
Ceci ne permet pas de mesurer les quantités extraites ni d’établir la base des revenus de l’État à travers les impôts et la part reversée aux collectivités territoriales.

Avec plusieurs autres associations, l’ACME a été mobilisée dans le combat des habitants de Ben Smim entre 2007 et 2010 contre la privatisation de cette eau de source. Pourquoi le cas de Ben Smim est-il symbolique dans ce dossier ?

Il y a deux régions qui sont emblématiques dans ce dossier de la captation de l’eau par des entreprises. J’ai en mémoire deux zones du Maroc que j’ai suivies de près : l’eau de source d’Aïn Ben Smim et l’eau de source d’Immouzer Kandar. Dans ces régions, l’eau était destinée à un usage domestique et à l’irrigation d’une agriculture vivrière. Elle profitait à de petites communautés rurales.
L’eau de Ben Smim a été achetée par une entreprise française jusqu’en 2010, avant la vente de l’entreprise exploitante à une société marocaine cotée à la Bourse de Casablanca. Dans le second cas, la concession a profité à une des filiales d’Ynna Holding, de la famille Chaâbi, pour commercialiser la marque Aïn Soltane.
La promesse des investisseurs et des autorités, dans les deux cas, était celle d’une cession censée améliorer le niveau de vie des habitants et augmenter significativement les ressources des communes rurales. Ces entreprises laissaient entrevoir des investissements profitant aux habitants, ce qui ne s’est pas confirmé.

Quinze ans après le début de l’exploitation de la source de Ben Smim — et autant d’années pour Immouzer — quel bilan tirer de ces projets économiques ?

À Immouzer, la zone est désormais quasiment sèche. Pour Ben Smim, l’eau se raréfie, et sa disponibilité varie selon la pluviométrie et les chutes de neige en hiver. Dans cette nouvelle configuration, la population dispose de moins en moins d’eau pour ses propres usages.
Pendant ce temps, la captation de l’eau se poursuit sous la marque Aïn Ifrane, ce qui est, à mon avis, une tromperie envers le consommateur, puisqu’il s’agit bien d’Aïn Ben Smim.
L’impact direct sur les conditions de vie de la population est faible, et il existe peu d’indices que cette captation ait profité aux habitants.

L’Association pour le contrat mondial de l’eau (ACME) a également plaidé pour la restauration du sanatorium de Ben Smim, une structure de soins destinée à la région, susceptible de créer une centaine d’emplois directs et indirects. Depuis plusieurs décennies, cette infrastructure est en déclin et tombe en ruine. Le ministère de la Santé et celui de l’Intérieur auraient pu s’accorder pour relancer ce projet et créer une nouvelle dynamique d’emploi, au lieu de miser uniquement sur la captation de l’eau de source, qui ne génère que quelques dizaines d’emplois.
À l’opposé, la région compte un hôtel de luxe et un parcours de golf, illustrant l’asymétrie des ambitions en matière de développement. Les terrains de golf, nous le savons tous, ne sont destinés qu’à une minorité.

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Quelles leçons retenir de cette lutte et des méthodes utilisées dans l’exploitation ?

Chez la population locale, nous ne constatons pas d’effets en matière de développement social et économique.

Nous constatons que l’eau de la source d’Aïn Ben Smim est aujourd’hui une affaire commerciale rentable : la marque est présente partout au Maroc. Mais lorsque l’on se rend chez la population locale, nous ne constatons aucun effet en matière de développement social et économique.
Nous faisons l’amer constat que la situation se dégrade sur certains volets qui étaient auparavant en avance dans ce village. Le réseau électrique connaît de nombreuses pannes et n’a pas été réhabilité. Même observation pour les activités agricoles : l’eau manque et le réseau d’irrigation fait toujours défaut.
En revanche, plusieurs entités se sont enrichies depuis le début de cette exploitation de l’eau de source. Cet enrichissement est dû aux marges extraordinaires réalisées par le secteur de l’eau en bouteille au Maroc. Le mètre cube peut-être capter à un coût d’environ 5 DH/m³, et son prix de vente peut atteindre 6 000 DH/m³. Ce sont des marges extrêmement profitables.

| Mehdi Lahlou, professeur universitaire spécialisé dans les questions environnementales et de l’eau


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